Jacques Darras / Poète, Essayiste, Traducteur
« Jacques two Jacques »
Tout à coup je ne suis plus seul
(Gallimard/ L’Arbalète)
Nous ne sommes pas fait pour la mort
(Stock)
Les Iles gardent l’horizon
(Hermann)
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Fenêtre sur cour mai/juin 2010

POINT D’HUMEUR

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Rares nouvelles, ces deux derniers mois. Une violente empoignade entre deux officines poétiques institutionnelles, le CCIP de Marseille et le Printemps des Poètes, à propos d’un centre National de Poésie. Quatre paragraphes dans le supplément littéraire du Monde pour l’ouverture du salon du Livre. Désespérément trustés par la sempiternelle queue d’avant-garde (Al Dante, Tarkos etc...) dont le mythe continue de s’écrire dans un alphabet de plus en plus pâle. Le tout sérieusement encadré par les brigades commerciales du roman. Plus que jamais la poésie ne doit avoir aucun sanctuaire officiel d’aucune sorte. Nomade, elle ne peut qu’être nomade, ponctuelle, imprévisible, invisible, en ces pesantes années de patrimoine où nous étouffons.

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NOUVELLES DU FRONT DE L’ÉROTISME, DE LA BRETAGNE ET D’AILLEURS

André Pieyre de MANDIARGUES.

L’Âge de Craie (Poésie / Gallimard) Écriture ineffable. Édition établie par Claude Leroy (Poésie/Gallimard)

Parus en même temps, les deux volumes de 450 pages chacun, sont une véritable irruption de fraîcheur. Proche du surréalisme, Mandiargues est demeuré en marge des écoles, affichant une indépendance légère, publiant par plaquettes dispersées (surtout vers la fin), travaillant au contact de peintres et photographes ---il est l’ami d’enfance de Cartier-Bresson. Héritier d’une fortune l’ayant dispensé, semble-t-il, d’exercer un quelconque métier (son père, homme d’affaires, fut l’ami de Renoir et Monet dont il collectionna les œuvres) Mandiargues ressemble à l’un de ces voyageurs européens fortunés (Larbaud leur modèle) ayant glissé à travers toutes les villes de l’Europe comme dans un rêve. Lecteur de Whitman, comme Larbaud, premier traducteur de William Carlos Williams dès 1929, mélomane fou de jazz, il commence à écrire des poèmes qui seront publiés sous forme de cahier en 1961, et sous forme de livre L’Âge de craie en 1967 (Gallimard). Leur qualité nous impressionne toujours autant. Les poèmes plus récents, réunis dans Écriture ineffable (1988) n’ont pas la même densité.

Le premier Mandiargues avance dans des paysages romantiques de filles, de fées, de forêts, commandés à distance par la guerre qui les dissout en fragments d’explosion.

Un regard dur a jailli de la foule
La pierre du regard
D’une femme effritée
Le regard de la fée qui se mue en serpent
Arbre qui tombe au crépuscule
Perle rousse au fond de l’orbite
Ivraie mêlée au blé mûr
Chien blanc au pied d’un calvaire
Présage autant que projectile

Jamais précisément nommée, la guerre est là, qui rôde, qui ronge, principe chimique actif dissolvant la craie. On est sur le versant « chaud » d’une fin de monde dont le Douve de Bonnefoy sera le versant « froid ». Au milieu du chaos demeure Éros la femme, comme ultime refuge :

Que soient reconnus cependant
Sur l’espace neuf de la terre
L’aigle et le chat le cerf et la couleuvre
Qu’ils soient placés aux points de gloire
Autour de la jeune amoureuse
Rose comme un écureuil au soleil

Miracle de la poésie : ces messages d’outre guerre nous parviennent en 2010, en « poésie restante », chargés d’une insolence frondeuse, d’une ténacité érotique intacte qui disqualifient tant de laborieux envols élégiaques d’aujourd’hui.

O douce créature ô tendre
Sœur du chevreuil brun
Dans cette nuit de l’été vermeil
Apparue.
Farouche douce amie
Montée du plus bas fond d’âges perdus
Tu es venue tu trembles
Tu te présentes nue
À la pointe extrême de ma vie.

La prose de Mandiargues, ses poèmes en prose, (Dans les années sordides, Astyanax etc...) sur quoi reposera longtemps sa réputation, nous apparaissent par contraste beaucoup plus convenus, brillamment bouclés sur eux-mêmes, précieux jusqu’au maniérisme. Par goût, sans doute, nous préférons les nouvelles à la fois douces et brutales que le poète nous donne du « front » où le symbolisme tombe en miettes, où le surréalisme survit telle une île enveloppée d’un océan de déroutes. Le rêve avec la lucidité, comme nulle part chez Breton.

Bernard NOËL.

Les Plumes d’Éros (P.O.L)*

Une continuité évidente entre Mandiargues et Noël ---le surréalisme. Toutefois, l’auteur des Plumes d’Éros est plus près de Georges Bataille. Chez Noël, l’aventure de l’amour et du rêve est à gagner sur et contre la religion. Il y va très fondamentalement de la grâce. Or la grâce, ainsi que dit le très beau texte liminaire « Un jour de grâce » est affaire naturelle, de Nature. L’église nouvelle aura pour médiatrice la femme, en harmonie mais aussi en conflit avec elle, dans la Communion sur l’autel du corps. L’érotisme, ici, est transfert de sacré.

« Le projet, que dicte une nécessité inqualifiable, est d’aller sans illusion vers un éclat dont on ne saura jamais s’il permet d’entrevoir une révélation ou la destruction. Les deux probablement : elles sont inséparables. La seule certitude, c’est qu’il n’y a pas de « visitation » verticale car tout va du bas vers le haut : le sacré ne descend pas, il monte. Et durant cette montée, l’élan abolit parfois la différence entre l’intime et l’impersonnel. À cet instant l’extrême n’a plus de sens : à quoi bon le sens quand l’espace est infini ! »

Devenus les auteurs de notre propre sacré, du bas vers le haut, du sexe vers le sublime, suivant les hiérarchies modernes du corps, nous sommes appelés à une forme de « renversement religieux » ---autant d’élus révolutionnaires que d’amoureux ! Cette « résurrection » à partir du sol, convoquant à la fois Breton et Artaud et les dépassant, prend cependant les allures d’une contre-église symétrique, avec ses dogmes (Il n’y a pas de « visitation verticale...le sacré ne descend pas etc...). Pour qui lira par ailleurs les textes en vers que l’auteur rassemble et interpole entre ses proses, on notera que s’y annoncent moins de certitudes et davantage de désespoir.

dents d’ombre dents qui
vieillissent chair vivante
partout du temps et voilà
l’homme avale ses propres entrailles
puis vidé voit
il voit l’air
dans le trou l’air du troué
la substance fenêtre
la beauté est une coquille
on lui prête sa poitrine
le creux appelle
eh l’ami
qu’est-ce que le périssable
rien ne sert de rimer
minable et désirable
trop de larmes pour une syntaxe...
Artaud dépassé ? C’est à voir !

* Bernard Noël vient de se voir attribuer le prix de poésie Robert Ganzo qui lui sera remis lors du festival des Étonnants Voyageurs à St Malo le 23 Mai prochain.

Kiki DIMOULA.

Le Peu du monde suivi de Je te salue Jamais. Préface de Nikos Dimou. Traduit du grec par Michel Volkovitch (Poésie/Gallimard) Mon dernier corps. Traduit du grec par Michel Volkovitch (Arfuyen)*

C’est véritablement une affaire d’affinité, la poésie. Principe d’honnêteté à poser de manière liminaire, chaque fois. Qu’est-ce qui nous gêne, par exemple, dans le travail en tous points respectable de la poétesse grecque ? Un sentiment de non adhésion au monde, une querelle nourrie d’une déception qui, poursuivie toute une existence, ressemble à une fatigue complaisante à soi, ou bien, plus médicalement, à une dépression. La disposition du lecteur sérieux, au moment d’aborder une œuvre inconnue de lui, doit toujours être d’ouverture bienveillante. Tel fut notre cas. Or, refermant les deux livres, provisoirement s’entend, car le second principe d’honnêteté est de revenir à la charge dans l’espoir de s’apporter à soi-même la contradiction, nous gardons un goût d’amertume qui ne nous plaît pas. De sorte que c’est le traducteur, très bon au demeurant, et ses tergiversations qui nous retiennent au lieu que ce soit le texte. Comment traduire « pan-klama », se demande-t-il en postface du second volume, confiant son désarroi de traducteur devant le titre d’un poème. À moitié satisfait, il a choisi « pleurs partout ». Nous nous permettons de lui souffler « pleurs pluriels », avant de revenir à l’objet du commentaire, Kiki Dimoula. À l’évidence, Marina Tsvetaëva est l’un de ses modèles, l’une de ses inspirations ---longs poèmes de nostalgie parfois illuminés par un présent de sensualité tel ce souvenir d’enfance dans « Morsure du Temps » :

Le goût adolescent de la poire pousse des cris,
le sucré de la figure bégaie,
et l’avancée des grappes
qui pendent vers le mois d’août
pèse de toutes ses rutilantes rondeurs.
les figues de barbarie paternelles adorées
que je n’ose caresser,
caressant les origines,
leurs épines sont terribles
elles aussi prennent un duvet pour masque---
...comme c’était bon quand rentraient chez nous
les élans de mon père chasseur vers sa campagne
enveloppées dans un panier
linge brodé autour
d’une odeur de terre pétrie et de vigne.
Plein de ces figues soleilleuses épineuses.
Comme il savait bien, mon père, tout fier
éplucher sa petite patrie
et plantée sur la fourchette
la transfuser dans ma bouche.
Goût suprême des origines.
Mais la clarté meurt, les ombres montent de la terre éteindre la lumière :
pourchassée jusqu’au point
où le grand amour entre œil et clarté
va mourir
pourchassé
le grand amour meurt...

Nous avons fait cette longue citation pour donner très honnêtement l’occasion à quiconque aurait du goût pour les figues de barbarie d’y aller voir par soi-même. Pour nous l’effacement de la mort vient comme une conclusion trop fréquente, trop prédictible à la fin de chacun des poèmes de Kiki Dimoula.

*Kiki Dimoula s’est vu attribuer le Prix Européen de Littérature 2010 décerné par les éditions Arfuyen avec la ville de Strasbourg

Xavier GRALL.

Œuvre Poétique. Présentée par Mireille Guillemot, Yvon le Men, Jean Dau Melhau (Rougerie)

Pour un lecteur du journal « le Monde » des années 70 et suivantes le nom de Xavier Grall rappelle de brefs billets d’humeur affleurant au milieu des vagues houleuses de l’information. Fermement campé au cœur de sa Bretagne, le poète avait obtenu le droit d’ouvrir cette petite fenêtre d’humanité dans un univers de plus en plus soumis à la technocratie. Aujourd’hui, les éditions Rougerie (dont le directeur vient de mourir à la tâche, en Bretagne justement) ont rassemblé l’oeuvre poétique de Xavier Grall. C’est une découverte. C’est une surprise de taille. Allons tout de suite à l’essentiel : trois longs poèmes remarquables qui constituent l’ossature du recueil et sont à n’en pas douter trois des plus efficaces poèmes en langue française du XXè siècle. Ils ont pour titre Solo, Genèse et, notre préféré, l’Ode brisée, dédié au poète Georges Perros. Écoutons Grall :

C’était le vendredi vingt-sept janvier
De l’année dix-neuf cent
Soixante dix-huit
Je conduisais
Mal
À cause de la pluie
Et de la peine
Nicole et Françoise m’accompagnaient
Elles parlaient de Perros
Entre deux villages
Je ne disais rien j’écoutais
Les femmes sont plus fortes
Au jour des ténèbres
La poésie était en veuvage
Ce vingt-sept janvier
Perros mort
Nous allions l’enterrer

Démarrage lent, simple, le poème va monter tout au long de ses dix pages rejoindre l’éloquence imagée du poète-barde. Or c’est justement cette lente accélération, ce lamento funèbre contrôlé qui déclenche l’émotion du lecteur. Nous sommes à Ornans, chez Gustave Courbet, mais en même temps nous sommes dans la Bretagne moderne de la fin des années soixante-dix, qui a fait un grand bond technologique en avant sans perdre pour autant la profondeur de son lien spécial, ancestral, à la mort et au malheur. C’est au croisement de toutes ces directions contradictoires, de leur union temporaire qu’est faite la grandeur du poème. Ici le poète conduit, le poète n’a pas abandonné le cortège humain ni non plus la solidarité des narrations, quoiqu’il se taise lui-même, se contentant humblement de laisser la parole aux femmes ---tout à la fois avenir, présent et passé de l’homme--- et que ses pensées voyagent au devant de lui, explorant la distance qui le séparait jadis du vivant comme à l’instant même du mort. Superbe poème de fraternité humaine, tellement plus ancré dans le quotidien du réel que ceux du Gallois Dylan Thomas ! Il faudra que beaucoup d’écume poétique soit emportée et effacée par le vent pour voir émerger enfin, tel qu’en lui-même, le roc, le rocher, l’Ouessant magnifique du poème de Grall.

Je pensais à Perros en son domaine
C’était un grenier sur une bâtisse à chouettes
Ô sa tour d’Aquitaine
Tapissé des livres du savoir
Et des merveilles et des essais
Ses manuscrits sur la table
Ô feuilles franciscaines
Et comme son regard fut heureux
Quand je lui dis c’est formidable
J’envie ton antre ta tanière
Alors nous descendîmes l’escalier venteux
Qui tournait d’Orient en Occident
Qu’elles aillent au diable nos misères
Nous allâmes à la buvette
Bretonniser bien des tournées...

Alain BORER.

Le ciel & la carte. Carnet de voyage dans les mers du Sud à bord de La Boudeuse. (Collection Peuples de l’eau. Le Seuil)

C’est un excellent récit de voyages que nous livre le rimbaldien Alain Borer. Fort, comme l’auteur lui-même, en érudition maritime, géographique et littéraire. Drôle en aventures de tout sorte dont la plus imprévue et la moins commode fut son mal être stomacal permanent à bord du trois mâts où il avait été convié. Dont il nous entretient avec humour, humilité mais aussi joyeuse férocité à l’égard des hypocrisies du bord. On rit, on marche, on entre dans le bleu des Mer du Sud avec un goût pour l’exotisme réarmé par l’écriture émerveillée du poète. On croise Melville, Bougainville, Cook, quelques Tahitiennes d’antan paradisiaques à souhait comme d’autres d’aujourd’hui gauguinesquement nostalgiques. On débarque à terre dans un soulagement partagé. L’incursion ultime à Mururoa donne à l’auteur et au lecteur l’ultime piment de la bonne conscience mais la vigueur, l’énergie, la couleur brillantissime du récit dans sa première moitié emporte notre adhésion reconnaissante. À avaler en une seule nuit contre l’insomnie.

NIMROD.

L’or des rivières. Récits. (Actes Sud) Éblouissantes premières pages de prose où l’écran du pisé protège des rougeoiements du couchant tchadien ---Nimrod manie la phrase avec élégance, sens de l’équilibre et de la densité. Comme ces pages correspondent à la description par l’auteur de sa propre mère dans son cadre, l’émotion est au rendez-vous. C’est très beau, c’est très juste, cela restera. La manière pudique dont Nimrod dit comment son père, à l’image du Tchad lui-même, « échoua à faire refleurir le cœur de (maman) sa femme » est d’une économie de moyens fulgurante. Ici le drame de l’exil dans l’écriture se double d’un éloignement familial douloureux. L’écriture est, partant, le voyage initiatique symbolique parfait du détachement où nous contraint impitoyablement l’existence.

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Nous avons fait ce choix parmi d’autres livres acquis ou reçus, dont nous signalons les titres :

Pierre Dhainaut. Plus loin dans l’inachevé. (Arfuyen. Prix de littérature Jean Arp 2010)

Jude Stéfan. Que ne suis-je Catulle en ces presque 80 poèmes (Gallimard)

Jean-Claude Pirotte. Le promenoir magique et autres poèmes. (La Table ronde)

Alain Duault. Ce qui reste après l’oubli (Gallimard)

Lorand Gaspar. Derrière le dos de Dieu (Gallimard)

Gérard Macé. Promesse, tour et prestige (Gallimard)

Frankétienne. Le Sphinx en feu d’énigmes. (Vents d’ailleurs)

James Noël. Le sang visible du vitrier (Vents d’ailleurs)

TRANSPORTS IDENTITAIRES DES DEUX COTES DE L’ATLANTIQUE

Voici deux ouvrages ayant en commun la longueur. Celui de Martin Rueff fait 459 pages, celui de Jérome Rothenberg 928. Précisons que cet avertissement vise à tremper plutôt qu’à tempérer l’enthousiasme du lecteur. À quoi l’on ajoutera que l’anthologie Rothenberg demande, pour être appréciée, une bonne connaissance de l’anglais, l’essai de Martin Rueff une maîtrise approfondie de la philosophie. Affirmons enfin que quiconque ne se sentira pas rebuté par un tel préambule, tirera un plaisir égal aux deux lectures.

Martin Rueff est poète (Icare crie dans un ciel de craie, Belin 2008) philosophe et traducteur de l’italien. C’est aujourd’hui le philosophe qui écrit, sur l’autre poète philosophe qu’est Michel Deguy. De tous les poètes français contemporains, Michel Deguy est celui qui suscite le plus de commentaires sur son œuvre. Cela tient évidemment à la qualité de son travail, à l’excitation pour l’intelligence que réserve sa difficulté, mais aussi à son écoute des poésies et poétiques étrangères dont témoigne la revue Po&sie qu’il dirige depuis trente ans, comme à l’écho que suscitent ses nombreuses apparitions dans les universités du monde entier, nord-américaines en particulier. Michel Deguy est un poète qui voyage et qui pense, dont la pensée voyageuse interroge le monde directement à même le terrain. C’est enfin un écrivain dont les essais de poétique sont presque plus nombreux que les livres de poème proprement dits. Cela dit sans aucune trace négative de notre part.

Pour engager les lecteurs à lire l’étude de Martin Rueff nous choisirons d’entrée le mode de la traduction et de l’écriture claire. L’écriture philosophique française de ces dernières décennies a en effet suivi les complexités de l’école transcendantaliste allemande (Kant, Hegel, Heidegger) plutôt que la tradition que nous appellerons classique européenne (Descartes, Spinoza, Nietzsche). Or c’est la première voie qu’emprunte Rueff, pour mieux rendre compte des méandres de la pensée de son modèle, elle-même subtilement marquée par les styles de Heidegger et Derrida. La difficulté d’accès de l’étude s’en trouve pour ainsi dire redoublée et notre volonté d’en traduire l’essentiel à destination du lecteur non philosophe risque d’en schématiser la portée. Cela d’autant que Martin Rueff semble avoir écrit plusieurs livres en un seul. Il y a d’abord l’immense appareil des notes critiques qui divise, pour ainsi dire, chaque page du livre en deux, induisant une lecture à foyer divergent. Certes, nous avons entendu l’auteur défendre lui-même avec éloquence son choix typographique. À quoi il faut toutefois ajouter les ambiguïtés du projet. Lequel ne vise pas seulement à produire une étude sur le poète-philosophe Michel Deguy mais à en faire le vecteur ou mieux le véhicule d’une interrogation philosophique propre, d’ailleurs du plus haut intérêt.

Qu’est-ce qui attire Martin Rueff chez Deguy ? Assurément une affinité d’écriture et de tempérament. Aux yeux de Martin Rueff, Deguy représente ce miracle d’avoir su maintenir en lui-même un équilibre moins statique que dynamique entre poésie et philosophie. Deguy est un dialecticien, c’est à dire au sens premier du terme un homme de dialogue. À cette nuance importante près qu’il ne pratique pas le dialogue à la manière d’un Socrate commodément dévoyé par Platon pour nourrir l’Idée majuscule de Vérité, ni même comme Hegel allant de synthèse en synthèse provisoire, sur le chemin ardu de l’Histoire, par la voie de la négation. Deguy n’est pas non plus un sophiste, dont il se rapproche quelquefois dangereusement, mais un philosophe du « trope », c’est à dire du « tourner de la langue sur elle-même » en sa figuration. Pour lui, notre pouvoir fondamental tient en un verbe qu’il emprunte à la langue de Montaigne, à savoir « commer », par quoi il désigne tout à la fois le travail de comparution et de comparaison à quoi se livre la poésie. Nous les poètes, dit Deguy, « commons » ou, pour écrire ce mot à notre manière, « sommons » les phénomènes au tribunal des jugements « approximatifs » où les condamne à la relaxe ---à l’élargissement par amplification ?--- la poésie.

Le poète Deguy, souligne Martin Rueff, opère la réalité par le scalpel de son « empirisme perçant ». Autant dire qu’il ne se satisfait d’aucun repos dans le « même » d’une croyance ou d’une identité définitive. Tel un athlète Giacometti de la pensée en marche, Deguy sonde et tourmente les atermoiements complaisants à elle-même de la pensée. On comprend que son œuvre pose l’enjeu conjoint d’une esthétique et d’une éthique. Soit un laïcisme affirmé qui ne se satisfait d’aucune révélation magnétique émanant d’un quelconque arrière-pays surréaliste d’où viendraient les injonctions du rêve ni d’un quelconque « royaume » religieux accessible par voie expresse de la prière. Prisonniers du langage que nous sommes, nous ne pouvons au mieux que le surmonter en le dé-figurant et le re-configurant. C’est le travail du poète et c’est aussi la seule forme de sublime à laquelle nous ayons accès. On ne peut concevoir vision plus héroïquement laïque de la poésie --- laïque et lyrique. D’où les irritations que ne manque pas de provoquer la personnalité tout ensemble critique et conciliante, donc en apparence distante, du poète. Pour nous qui avons envers Michel Deguy du respect, au sens étymologique du mot, aussi bien que le goût du dialogue commun sans crainte quelquefois de le contredire, par conformité à ses principes dialectiques mêmes, nous saluons, aux côtés de Martin Rueff, la cohérence exemplaire d’une telle position dans la poésie d’aujourd’hui. En ce sens la « poétique » Deguy, comme interrogation philosophique sur les critères de légitimité de la poésie, revêt une valeur indiscutable.

Là où nous ne sommes plus tout à fait sûrs d’adhérer à la démarche des deux poètes c’est lorsque leur jugement poétique se prononce, en contravention même de leurs principes, sur les phénomènes de « mimétisme identitaire » auxquels conduirait la société capitaliste dont ils sont, eux comme nous, les hôtes. Ce qui rentre en jeu à ce stade c’est, oserons-nous dire, l’inconscient --- l’inconscience ?--- élitaire du poète dont le modèle est Michel Deguy. Première remarque qu’on jugera facile, la poésie de Deguy est l’héritière de l’hermétisme mallarméen. En ce sens les quatre cent cinquante-neuf pages du commentaire de Martin Rueff sont destinées au décryptage par une infime minorité. La dialectique ---le dialogue--- revendiquée touche ici très vite ses limites. Dans l’exercice socratique platonicien adressé à l’homme de la rue, elle s’avérait en revanche nettement plus pédagogique. Quant à la dénonciation de ce que Deguy nomme « le culturel », à quoi l’étude de Rueff consacre le chapitre II de son étude, non seulement elle ne nous convainc pas en dépit de ses analyses séduisantes sur les platitudes de la pensée patrimoniale ou médiatique régnante, mais elle nous semble surtout rassembler sans partage, donc sans critique, un agrégat de faits divers idoinement conceptualisés. La notion d’aliénation par la marchandise est un dogme de trop pour une pensée qui se veut non dogmatisante dans sa démarche. Or on revient ici, sans le moindre examen, à une forme d’objectivation sociologisante reposant sur un postulat idéologique que nous qualifierons d’anti-moderne. Où, paradoxe des paradoxes, Marx rejoint Heidegger. Ainsi ce que nous avions obtenu en bénéfice de lucidité se gaspille en quarante pages de critique essentialisante, tout cela par volonté apparente de couvrir exhaustivement le champ entier de l’aventure humaine. N’est-ce pas là que « l’empirisme perçant » de Michel Deguy rencontrerait l’écueil de la vieille idéologie ? À moins que ce ne soit Martin Rueff lui-même qui, pour le coup, aurait succombé à une admiration canonisante sans recul ?

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Quant à l’anthologie que nous attribuons à Jerome Rothenberg sans aucunement minimiser le rôle de l’universitaire Jeffrey C. Robinson son associé, nous commencerons par préciser qu’elle est le troisième volume d’une somme éditoriale voulue par le poète américain lui-même. J’ai, le présentant à la Maison de la Poésie il y a quelques mois, comparé Jerome à un esprit encyclopédiste du XVIIIè siècle européen émigré sur la côte californienne. On se souvient que Goethe, dans ses conversations avec Eckermann, appelait de ses vœux l’émergence d’une littérature mondiale. Le vœu de Goethe, ici à Berkeley, est tout simplement en voie de réalisation. La manière dont Rothenberg s’est employé depuis plus de cinquante ans à explorer et retendre les liens entre l’Amérique du Nord et l’Europe Centrale, dont il est issu par émigration, est absolument admirable. On a récemment traduit en français ---près de quarante ans après sa parution--- ses Techniciens du sacré (José Corti), grande collation des mythes amérindiens mais on pourrait tout aussi bien attirer l’attention sur cet étonnant Revolution of the word (Révolution des Mots ou du Verbe, selon qu’on traduit), large recensement de la poésie américaine en exil en Europe au début du XXè siècle (Pound, Stein, Crosby, MacAlmon etc...) soumise à imprégnation au contact du modernisme européen. Le volume présent réunit textes poétiques et manifestes essentiels du romantisme, parus sur les deux rivages de l’Atlantique. Il s’agit d’une synthèse comme seule l’Amérique peut en fournir tant l’Europe a pris tardivement conscience de ses racines littéraires communes. Ne boudons pas notre plaisir puisque nous ne connaissons rien d’équivalent de ce côté-ci de l’océan. Voir rassemblés en un même livre le meilleur de Shelley, Coleridge, Byron, Keats mais aussi Hölderlin, Leopardi, Goethe, Blake et Schiller ---poèmes aussi bien que textes théoriques---est mine inépuisable pour la réflexion. Nous qui avons écrit « Nous sommes tous des Romantiques allemands » (Calmann-Lévy, 2005) nous voyons ici rejoints et justifiés dans notre sensibilité synthétique européenne. Lire Baudelaire à côté de Petöfi et de Rossetti, contemporains exacts, placer Constantin Guy en regard des Préraphaélites, suivre Baudelaire à Honfleur cependant que Rossetti monte dans le train l’emmenant de Boulogne vers Amiens et Paris, donne un nouvel ébranlement à la lecture. Outre ces nouveaux effets de transport purement technologiques on ne goûtera pas moins le transport des poèmes élus vers la langue anglaise ---traversée et traduction. Comme le dit dans son introduction Jeffrey C. Robinson l’un des caractères fondamentaux du « romantisme » est son sens de la mobilité. L’une des questions que la lecture de cette anthologie nous fait inévitablement nous poser est : où en sommes-nous de ce goût pour l’infini et le nouveau -ciel ou gouffre qu’importe !--- dans un monde en voie de clôture ?

JACQUES DARRAS 05/02/2010

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Martin RUEFF. Différence et Identité. Michel Deguy, situation d’un poète lyrique à l’apogée du capitalisme culturel (Hermann, Paris 2009)

Jerome ROTHENBERG and Jeffrey C. ROBINSON. Poems for the Millennium. Volume three. The University of California Book of Romantic and Postromantic Poetry (University of California Press Berkeley and Los Angeles 2009) ****

HAINE DE LA LITTÉRATURE

L’animateur des « Matins de France-Culture » se confie dans un récent supplément du journal « Le Monde ». Il fut pour commencer un étudiant de la filière Lettres d’une École Normale Supérieure. Laquelle ? Celle qu’on appelait naguère Saint-Cloud, du nom de la banlieue parisienne où elle était située, pour quoi ses élèves portaient le sobriquet de « cloutards ». La délocalisation de cette école à Lyon, réussie par le député et maire Raymond Barre effaça, comme par une opération du Saint Esprit, le stigmate banlieusard parisien de ses écoliers. Lesquels devinrent à leurs propres yeux comme à ceux des autres de simples et purs Normaliens. Voilà une délocalisation contre laquelle nous n’aurons entendu personne protester !

Le jeune Normalien Animateur de France-Culture confie à son confrère de la Presse écrite que très vite il décida de ne pas continuer ses études littéraires. Rédiger une thèse sur un auteur mineur avant d’aller enseigner sa vie entière dans un Collège, au pire, et au mieux dans une Faculté, n’était pas sa vocation ! Il entrerait dans la vie active et ferait de la radio. Pourquoi pas en effet ? Nous sommes nous-mêmes depuis longtemps effarés par la spécialisation outrancière et mutilante qu’imposent à ceux qui vont enseigner notre langue, les programmes des Facultés.

La sectorisation de la littérature par genre et sous-genre, siècles et quart de siècles, la lumière obstinément dirigée vers les recoins les plus obscurs du tiroir national littéraire sont, à l’Université, faits pour décourager l’esprit généraliste au profit des spécialisations, gratifiantes pour les seuls spécialistes. Qu’on ne s’étonne pas que le français s’étiole à l’étranger ! La littérature, qui est sa sève, a été réduite par ses jardiniers en poudre végétale décorative. Rien d’étonnant à ce que les esprits les plus vigoureux refusent ce traitement. Passer du texte écrit à l’expression orale radiophonique, dans ce cas, est un sursaut de bon aloi.

Cependant nous qui aurons longtemps prêté oreille à la voix agressive et péremptoire de ce jeune animateur matinal de France-Culture avant de fuir vers d’autres chaînes, épuisés par son recours quotidien à des sociologues, socio-politologues, socio-géopolitologues, pouvons témoigner que le traitement littéraire reçu par lui dans son école fut radical. Pas le moindre écrivain invité à son micro ! Pas le plus petit (ou plus grand) romancier ou poète ! Pas la plus petite distance prise vis à vis de l’actualité, pas la moindre analyse qui ne s’appuyât sur une batterie de statistiques ! Aux toutes dernières et bonnes nouvelles, notre jeune Normalien émigrerait à la rentrée vers la chaîne France-Inter. Nous verrons bien si les auditeurs « généralistes » qui font le public de cette chaîne supporteront sa science tempérée d’aucune nuance ni douceur littéraire.

Un des problèmes majeurs de la France contemporaine est celui de la transmission des savoirs. Guère étonnant que l’école et l’Université soient au cœur du débat. Depuis les années soixante-dix les « sciences humaines » analytiques et quantitatives ont laminé les anciennes humanités. Qui, par contre-coup, se sont féodalement réfugiées dans des fiefs étroits et inexpugnables, se parant des vertus de la spécialisation. De même qu’en médecine le praticien généraliste fait figure d’anachronisme aux yeux du spécialiste, le littéraire tout terrain pâlit et disparaît du paysage devant les experts sociologues, psychologues ou autres logues venus parler à sa place. À l’étranger, dans tous les Centres Culturels où l’écrivain français passe, il entend réclamer que la France envoie davantage de poètes et de romanciers. Mais la France, à ces demandes, est muette. Elle parle, elle parle, elle parle à la radio, sans plus rien écouter.

Jacques Darras

La poésie dans le Métro en panne

Il y a de la poésie dans le métro. Francophone cette année. Il est certain que la disposition des vers d’un Abdellatif Laabi est plus réjouissante à l’œil que les phrases succinctes qui font légende aux affiches publicitaires. « Poèmes tombés du train » dit le texte de Laabi. Choix de circonstance, assurément, mais dont le caractère typographique trop sage empêche spontanément qu’on aille le secourir. Il faut avoir soi-même une solide accoutumance à la page écrite pour aller voir de plus près le graphisme un peu maigre de ces petites échelles versifiées perdues au milieu du gigantisme des réclames. Sollicités en leur temps, Apollinaire eût manié l’affichage poétique autrement et Cendrars proposé ses sonnets « OpOetic » dénaturés, composés en 1916. Il n’est pas sûr que nous avancions beaucoup dans le train-train poétique, par comparaison.

L’intention était bonne mais la sobriété, le moralisme qui préside aux choix sont assurément discutables. Comme si le poème devrait nous convaincre par contraste de toutes les séductions immédiates ---lingeries féminines, vacances exotiques etc...---- de la publicité. Comme s’il devrait trancher par son sérieux. Or, dans le métro parisien de 2006, je ne note pas davantage la publicité que sa contestation modeste par le poème. Je note en priorité la crasse, la saleté grandissantes. Le métro de Paris vieillit, se désintègre, s’abîme. Une ville est un outil, quotidiennement soumis à l’usure à laquelle obéissent les outils. Un outil s’entretient.

D’autres signes plus nets d’une paupérisation croissante de la société se manifestent autour de nous. Comme, par exemple, ce retour sournois à l’expression des besoins naturels au hasard des angles, des pas de porte, des palissades. Les chiens, pénalisables, se retiennent. Les hommes se lâchent. Les hommes se servent de Paris comme d’une campagne, d’une nature à tous vents. Du côté de Beaubourg des issues de cinéma empestent l’urinoir. On sent dans tous ces abandons individuels la montée d’un redoutable sentiment de fatalité générale. Rien de tel dans le métro de Madrid ni celui de Tokyo, par contraste. Pourquoi ?

Des escaliers mécaniques restent en panne, quinze jours, un mois, condamnant les foules à ahaner lourdement sur des marches noires d’usure entre des murs qui jour après jour s’écaillent. Voyez encore le peu de cas que le transporteur RATP, dans ses investissements, fait de la fatigue des usagers habitant les quartiers excentrés, les banlieues, qu’elle prive du minimum d’assistance mécanique.

La poésie dans tout cela ? Laissez-moi imaginer une poésie critique qui alerterait, qui accompagnerait de ses commentaires le voyage souterrain vers la dégradation. Une poésie contestataire. Qui ferait attention à l’environnement dans lequel elle s’affiche. Une poésie d’intervention rapide. Pas une poésie placide, narcissiquement aveugle aux obscurités quotidiennes de l’Enfer.

Jacques Darras

H5N1, coulé !

« Fenêtre sur Cour » paru dans Aujourd’hui Poème numéro de la rentrée en Avril 2006

Allons-nous devoir apprendre à jouer à la « bataille virale » ? La manière dont le code scientifique désignant la grippe aviaire se répand depuis quelque temps dans nos journaux nous transforme à notre insu en protagonistes d’un combat tout à la fois épique et puéril.

On imagine des oiseaux en place de navires. Occupant désormais le papier quadrillé en proportion de leur envergure d’ailes là où jadis ---pendant les cours de biologie par exemple--- c’étaient de torpilleurs et contre-torpilleurs qu’il s’agissait.

Un seul carreau pour un milouin, trois pour un cygne. Et une cigogne ? Dieu merci on n’a pas encore signalé de cigogne atteinte de ladite grippe. Qui, si tel était le cas, toucherait directement la race humaine, les cigognes contaminant nécessairement les nouveaux-nés qu’elles ramènent chaque année depuis l’Afrique ou le Portugal.

Jamais l’innocente « bataille navale » n’avait à ce point entretenu la peur dans la race humaine. Nous voici redevenir tout petits, quasiment lilliputiens, dans notre cohabitation avec les moustiques nos maîtres. Gulliver contre le « chikungunya » !

Réfléchissons un peu : quelle arme nous assurait jusqu’ici de conserver la prééminence sur toutes les autres espèces, dans notre royaume ? Les oiseaux justement, grands consommateurs de moustiques. Les oiseaux qu’on n’avait jamais entendu chanter dans l’île de la Réunion, jusqu’à leur importation. Avec l’esclavage ?

Voyez comme, étrangement, tous les problèmes semblent secrètement liés. Notre Peur qui êtes au Ciel, faites que nous ne devenions pas demain une Terre totalement vide d’oiseaux. Une Réunion offerte à la souveraineté absolue des moustiques.

Car la Poésie a besoin des oiseaux. Pour son inspiration. Sans oiseaux plus d’Albatros, plus de Vieux Marin, plus d’alouette Shelley, plus de rossignol à la Keats, plus de cygne Prudhomme ni Mallarmé. Sans oiseaux le poème devient aussi gratuit qu’une « bataille navale ».

Nous n’avons quand même pas été créés pour céder notre place aux virus ni aux insectes ailés ! Nous ne voulons pas devenir les esclaves d’une pandémie ! Certes, une pandémie ferait sans doute moins de victimes qu’un de nos bons génocides. Mais justement ! Notre liberté à nous réside dans le droit que nous avons de nous exterminer nous-mêmes. Pas par le caprice ailé d’un invisible inoculateur divin !

DIEU ET LE RIRE

Fenêtre sur Cour » paru dans Aujourd’hui Poème numéro de mars 2006

Bien sûr, vous voyez tout de suite de quoi je veux parler. Or justement, je n’en parlerai pas. Pas directement tout au moins. Il n’y a plus rien à dire lorsque les positions des uns et des autres nourrissent un tel brouhaha. Avant la guerre des civilisations, il y a la guerre des paroles. Or nous sommes manifestement entrés aujourd’hui dans une phase de phrases armées. S’il y a le moindre espoir de les désarmer, c’est en changeant de terrain.

Je change de terrain. Depuis fort longtemps je me pose la question du rire dans la religion. Pourquoi les religions ne rient-elles pas ? Ou plus précisément : pourquoi le rire n’a-t-il aucune place dans les religions ? Comme je m’interrogeais tout haut en ce sens devant mes collègues poètes du journal, l’autre soir, je me suis entendu véhémentement reprendre : et le rire de Sarah dans la Bible, par exemple, lorsqu’elle apprend de Dieu qu’elle aura, malgré son âge, un enfant ?

Admettons que Sarah rie. Vous ne me ferez quand même pas croire que son rire se soit propagé à la Bible toute entière ! Rit-on dans le Coran ? Rit-on dans les Évangiles ? Non que je sache ! On y souffre, on y est grave, on y est sérieux. Pourquoi, dites-moi, pourquoi cette activité hautement humaine qu’est le rire n’entre-t-elle pas dans les textes sacrés de la religion. Qu’est-ce qui fait que le sacré ne tolère pas la « profanation » du rire ?

Je ne vois ni n’entends aucune réponse convaincante. Sans doute m’objectera-t-on l’Olympe et le comportement de la famille homérique. Cette bonne société bourgeoise vaudevillesque de l’Olympe aime rire. Surtout les uns des autres. Mais furent-ils jamais les protagonistes d’une véritable religion ? D’une religion codifiée, instituée, textualisée. Pas vraiment. Bouddha ? Lui sourit, c’est l’évidence. Ce n’est déjà pas si mal, je reconnais. Son sourire posé sur la danse illusoire des éléments et des hommes a quelque chose de non agressif, de retenu qui incline à la sympathie.

Hugo, dans sa Légende des Siècles, campe un merveilleux satyre « rictus ouvert aux vents » qui comparaît devant la famille olympienne et suscite leurs moqueries avant de les ébranler par ses prophéties sur leur chute. Tout à coup personne ne rit plus. À sa manière Hugo dit pourquoi les désastres naissent de l’oubli, par la religion, du rire. De là sans doute que Rabelais ait institué sa propre contre-religion ---parfois dogmatique, elle aussi--- du « Pour ce que rire est le propre de l’homme ». Nous souscrivons bien évidemment à son précepte, tout en ne parvenant toujours pas à comprendre ce qui fait que seul le tragique, le sérieux ---de sujet et de ton--- serait matière humaine à religion.

PARIS, LONDRES, OLYMPIE

« Fenêtre sur Cour » paru dans Aujourd’hui Poème numéro de la rentrée en Septembre 2005

La succession d’évènements ayant touché Londres, au début du mois de Juillet 2005, aura eu la pureté d’une tragédie grecque. Le mot « pureté » pourra certes paraître osé. Voire totalement déplacé. Mais l’émotion soulevée par les attentats et amplifiée par les médias, a eu le temps de s’exprimer. De s’épuiser. L’événement a pris place dans la distance. Or pour éminemment politique qu’elle soit, sa signification est d’abord dramatique.

Rappelons les événements. Le Mercredi 6 Juillet au soir, Londres apprend qu’elle a été choisie par le Comité International Olympique (CIO) comme ville des Jeux 2012. Explosion de joie. D’autant plus délicieuse que la victoire s’est jouée contre Paris, l’ennemie intime, à tort tort ou à raison donnée favorite. Les Londoniens, qu’on le sache bien, n’en menaient pas large. La force de l’explosion londonienne fut proportionnelle à la profondeur de leur pessimisme et leur humilité.

Le lendemain, Jeudi 7 au matin, d’autres explosions secouent la ville. Des bombes. Quatre en quatre points différents des lignes de métro et de bus. Causant cinquante-six morts, péniblement identifiés. La consternation suit la joie. Les symboles s’ajoutent aux symboles : la Reine n’allait-elle pas commémorer le 8 Juillet la victoire contre le « terrorisme » nazi ? Immédiatement la classe politique, Premier Ministre en tête, invoque l’esprit du Blitz. Les raids de l’aviation allemande avaient en leur temps visé l’East End de Londres, là où précisément se construira le stade olympique de 2012.

Une question se pose, que les médias tout à leur adhésion au quotidien n’ont pas jugé utile de poser. Qui aura organisé la succession des événements ? Les terroristes islamistes d’Al Qaida ? La session du G8 en Écosse à la même date aurait, dit-on, été leur cible. Vraiment ? Pourquoi, sitôt l’attentat, avoir hâtivement privilégié la piste du G 8 plutôt que le choix de la capitale anglaise par le Comité olympique ? Pour ne pas faire revenir le CIO sur sa décision et ne pas obscurcir l’avenir olympique de Londres ? La politique a assurément ses pudeurs. Ses mensonges.

Voyez comme chacun, en de telles circonstances, prend posture d’un organisateur des événements. D’un « auteur ». Les terroristes les premiers. En réalité manipulés par plus « auteurs » qu’eux, auteurs invisibles omniscients. En face les dirigeants politiques Blair, Bush and co, auteurs officiels et publics, parlant soit-disant au nom de tous, propageant la parole « autorisée ». Le G 8 était la cible, affirment-ils, il n’y avait pas de connexion avec les Jeux Olympiques ! Tant il faut protéger, n’est-ce pas, l’idéale pureté du sport ! Qui, en outre, irait concèder à des terroristes ---islamistes de surcroît !--- un savoir de la tragédie grecque ?

Dans la tragédie grecque l’hubris ou excès d’orgueil de soi, précède toujours la chute, ou peripeteia. Dans le cas de la tragédie londonienne, un regard instruit par la Grèce ---regard olympique, littéralement --- pourrait être tenté d’attribuer l’organisation générale des événements aux Dieux. Chacun dans son rôle, les mortels n’apparaissant ici que comme de pauvres exécutants. Comment interpréter l’avertissement des Dieux de l’Olympe ? Pour nous, le message est clair : la surenchère compétitive orgueilleuse entre cités voisines du capitalisme occidental a atteint son degré d’absurdité ultime.

Paris avait, dit-on, une candidature olympique plus mûre. Londres pariait sur le dynamisme de sa jeunesse. On a vu la douloureuse et ironique réponse faite à Londres par sa jeunesse dès le matin du 7 Juillet. On regrette d’autant plus que Paris n’ait pas, témoignant d’un degré supérieur dans la voie de la maturité, proposé dès le début à Londres d’organiser conjointement avec elle les Jeux de 2012. Quel symbole cela eût été pour l’Europe ! Quel progrès pour le monde !