Jacques Darras / Poète, Essayiste, Traducteur
« Jacques two Jacques »
Tout à coup je ne suis plus seul
(Gallimard/ L’Arbalète)
Nous ne sommes pas fait pour la mort
(Stock)
Les Iles gardent l’horizon
(Hermann)
 Accueil   Actualités   Biobibliographie   in’hui   Fenêtre sur cour

  Actualités



Retour sur... The Month of Authors Reading (Ostrava/Brno, 2010)
 
A PARAÎTRE : A CIEL OUVERT
 
LA FIN DE L’ABSOLU POÉTIQUE
 
LA MAYE RÉFLÉCHIT (La Maye. tome VII)
 
JACQUES DARRAS À LA MÉDIATHÈQUE DE STRASBOURG 23/24 JANVIER 2009
 
CONFERENCE SUR ALLEN GINSBERG À ORLÉANS LE 16/01/09
 
Nuit blanche de la poésie européenne à Bruxelles le 4 octobre 2008 à la Bellone (rue de Flandres)
 
Prochains Evenements [à partir de Novembre]
 
Parution : "les îles gardent l’horizon, marches poètiques dans la littérature de langue anglaise"
 
Prochains Evénements [à partir d’Octobre 2006]
 
La Maye réfléchit (La Maye. tome VII)
 
Parution : "Nous ne sommes pas fait pour la mort" l’autre pensée, chez Stock
 
Prochains Evenements
 
Parution prochaine du roman chanté compté "Tout à coup je ne suis plus seul" Gallimard Collection l’Arbalète
 
Tokyo en décembre
 
« Jacques two Jacques »
 
Prochainement : « The Rhyme of the Ancient Marinere » (La Ballade du Vieux Marin) de S.T Coleridge, en édition bilingue
 
Prochainement : Antologia Fluvial
 
« Lecture de poèmes » à Durham
 
In’hui 64, « Le poète dans la cité »
 
« Fenêtre sur Cour » dans Aujourd’hui Poème numéro de la rentrée en Septembre 2005
 

PARUTION DE "FENÊTRE SUR COUR" MAI/JUIN 2010

PARUTION DE "FENÊTRE SUR COUR" MAI/JUIN 2010

POINT D’HUMEUR

Rares nouvelles, ces deux derniers mois. Une violente empoignade entre deux officines poétiques institutionnelles, le CCIP de Marseille et le Printemps des Poètes, à propos d’un centre National de Poésie. Quatre paragraphes dans le supplément littéraire du Monde pour l’ouverture du salon du Livre. Désespérément trustés par la sempiternelle queue d’avant-garde (Al Dante, Tarkos etc...) dont le mythe continue de s’écrire dans un alphabet de plus en plus pâle. Le tout sérieusement encadré par les brigades commerciales du roman. Plus que jamais la poésie ne doit avoir aucun sanctuaire officiel d’aucune sorte. Nomade, elle ne peut qu’être nomade, ponctuelle, imprévisible, invisible, en ces pesantes années de patrimoine où nous étouffons.

<<<<<<<<<<<<<<<<<<<

NOUVELLES DU FRONT DE L’ÉROTISME, DE LA BRETAGNE ET D’AILLEURS

André Pieyre de MANDIARGUES.

L’Âge de Craie (Poésie / Gallimard) Écriture ineffable. Édition établie par Claude Leroy (Poésie/Gallimard)

Parus en même temps, les deux volumes de 450 pages chacun, sont une véritable irruption de fraîcheur. Proche du surréalisme, Mandiargues est demeuré en marge des écoles, affichant une indépendance légère, publiant par plaquettes dispersées (surtout vers la fin), travaillant au contact de peintres et photographes ---il est l’ami d’enfance de Cartier-Bresson. Héritier d’une fortune l’ayant dispensé, semble-t-il, d’exercer un quelconque métier (son père, homme d’affaires, fut l’ami de Renoir et Monet dont il collectionna les œuvres) Mandiargues ressemble à l’un de ces voyageurs européens fortunés (Larbaud leur modèle) ayant glissé à travers toutes les villes de l’Europe comme dans un rêve. Lecteur de Whitman, comme Larbaud, premier traducteur de William Carlos Williams dès 1929, mélomane fou de jazz, il commence à écrire des poèmes qui seront publiés sous forme de cahier en 1961, et sous forme de livre L’Âge de craie en 1967 (Gallimard). Leur qualité nous impressionne toujours autant. Les poèmes plus récents, réunis dans Écriture ineffable (1988) n’ont pas la même densité.

Le premier Mandiargues avance dans des paysages romantiques de filles, de fées, de forêts, commandés à distance par la guerre qui les dissout en fragments d’explosion.

Un regard dur a jailli de la foule
La pierre du regard
D’une femme effritée
Le regard de la fée qui se mue en serpent
Arbre qui tombe au crépuscule
Perle rousse au fond de l’orbite
Ivraie mêlée au blé mûr
Chien blanc au pied d’un calvaire
Présage autant que projectile

Jamais précisément nommée, la guerre est là, qui rôde, qui ronge, principe chimique actif dissolvant la craie. On est sur le versant « chaud » d’une fin de monde dont le Douve de Bonnefoy sera le versant « froid ». Au milieu du chaos demeure Éros la femme, comme ultime refuge :

Que soient reconnus cependant
Sur l’espace neuf de la terre
L’aigle et le chat le cerf et la couleuvre
Qu’ils soient placés aux points de gloire
Autour de la jeune amoureuse
Rose comme un écureuil au soleil

Miracle de la poésie : ces messages d’outre guerre nous parviennent en 2010, en « poésie restante », chargés d’une insolence frondeuse, d’une ténacité érotique intacte qui disqualifient tant de laborieux envols élégiaques d’aujourd’hui.

O douce créature ô tendre
Sœur du chevreuil brun
Dans cette nuit de l’été vermeil
Apparue.
Farouche douce amie
Montée du plus bas fond d’âges perdus
Tu es venue tu trembles
Tu te présentes nue
À la pointe extrême de ma vie.

La prose de Mandiargues, ses poèmes en prose, (Dans les années sordides, Astyanax etc...) sur quoi reposera longtemps sa réputation, nous apparaissent par contraste beaucoup plus convenus, brillamment bouclés sur eux-mêmes, précieux jusqu’au maniérisme. Par goût, sans doute, nous préférons les nouvelles à la fois douces et brutales que le poète nous donne du « front » où le symbolisme tombe en miettes, où le surréalisme survit telle une île enveloppée d’un océan de déroutes. Le rêve avec la lucidité, comme nulle part chez Breton.

Bernard NOËL.

Les Plumes d’Éros (P.O.L)*

Une continuité évidente entre Mandiargues et Noël ---le surréalisme. Toutefois, l’auteur des Plumes d’Éros est plus près de Georges Bataille. Chez Noël, l’aventure de l’amour et du rêve est à gagner sur et contre la religion. Il y va très fondamentalement de la grâce. Or la grâce, ainsi que dit le très beau texte liminaire « Un jour de grâce » est affaire naturelle, de Nature. L’église nouvelle aura pour médiatrice la femme, en harmonie mais aussi en conflit avec elle, dans la Communion sur l’autel du corps. L’érotisme, ici, est transfert de sacré.

« Le projet, que dicte une nécessité inqualifiable, est d’aller sans illusion vers un éclat dont on ne saura jamais s’il permet d’entrevoir une révélation ou la destruction. Les deux probablement : elles sont inséparables. La seule certitude, c’est qu’il n’y a pas de « visitation » verticale car tout va du bas vers le haut : le sacré ne descend pas, il monte. Et durant cette montée, l’élan abolit parfois la différence entre l’intime et l’impersonnel. À cet instant l’extrême n’a plus de sens : à quoi bon le sens quand l’espace est infini ! »

Devenus les auteurs de notre propre sacré, du bas vers le haut, du sexe vers le sublime, suivant les hiérarchies modernes du corps, nous sommes appelés à une forme de « renversement religieux » ---autant d’élus révolutionnaires que d’amoureux ! Cette « résurrection » à partir du sol, convoquant à la fois Breton et Artaud et les dépassant, prend cependant les allures d’une contre-église symétrique, avec ses dogmes (Il n’y a pas de « visitation verticale...le sacré ne descend pas etc...). Pour qui lira par ailleurs les textes en vers que l’auteur rassemble et interpole entre ses proses, on notera que s’y annoncent moins de certitudes et davantage de désespoir.

dents d’ombre dents qui
vieillissent chair vivante
partout du temps et voilà
l’homme avale ses propres entrailles
puis vidé voit
il voit l’air
dans le trou l’air du troué
la substance fenêtre
la beauté est une coquille
on lui prête sa poitrine
le creux appelle
eh l’ami
qu’est-ce que le périssable
rien ne sert de rimer
minable et désirable
trop de larmes pour une syntaxe...
Artaud dépassé ? C’est à voir !

* Bernard Noël vient de se voir attribuer le prix de poésie Robert Ganzo qui lui sera remis lors du festival des Étonnants Voyageurs à St Malo le 23 Mai prochain.

Kiki DIMOULA.

Le Peu du monde suivi de Je te salue Jamais. Préface de Nikos Dimou. Traduit du grec par Michel Volkovitch (Poésie/Gallimard) Mon dernier corps. Traduit du grec par Michel Volkovitch (Arfuyen)*

C’est véritablement une affaire d’affinité, la poésie. Principe d’honnêteté à poser de manière liminaire, chaque fois. Qu’est-ce qui nous gêne, par exemple, dans le travail en tous points respectable de la poétesse grecque ? Un sentiment de non adhésion au monde, une querelle nourrie d’une déception qui, poursuivie toute une existence, ressemble à une fatigue complaisante à soi, ou bien, plus médicalement, à une dépression. La disposition du lecteur sérieux, au moment d’aborder une œuvre inconnue de lui, doit toujours être d’ouverture bienveillante. Tel fut notre cas. Or, refermant les deux livres, provisoirement s’entend, car le second principe d’honnêteté est de revenir à la charge dans l’espoir de s’apporter à soi-même la contradiction, nous gardons un goût d’amertume qui ne nous plaît pas. De sorte que c’est le traducteur, très bon au demeurant, et ses tergiversations qui nous retiennent au lieu que ce soit le texte. Comment traduire « pan-klama », se demande-t-il en postface du second volume, confiant son désarroi de traducteur devant le titre d’un poème. À moitié satisfait, il a choisi « pleurs partout ». Nous nous permettons de lui souffler « pleurs pluriels », avant de revenir à l’objet du commentaire, Kiki Dimoula. À l’évidence, Marina Tsvetaëva est l’un de ses modèles, l’une de ses inspirations ---longs poèmes de nostalgie parfois illuminés par un présent de sensualité tel ce souvenir d’enfance dans « Morsure du Temps » :

Le goût adolescent de la poire pousse des cris,
le sucré de la figure bégaie,
et l’avancée des grappes
qui pendent vers le mois d’août
pèse de toutes ses rutilantes rondeurs.
les figues de barbarie paternelles adorées
que je n’ose caresser,
caressant les origines,
leurs épines sont terribles
elles aussi prennent un duvet pour masque---
...comme c’était bon quand rentraient chez nous
les élans de mon père chasseur vers sa campagne
enveloppées dans un panier
linge brodé autour
d’une odeur de terre pétrie et de vigne.
Plein de ces figues soleilleuses épineuses.
Comme il savait bien, mon père, tout fier
éplucher sa petite patrie
et plantée sur la fourchette
la transfuser dans ma bouche.
Goût suprême des origines.
Mais la clarté meurt, les ombres montent de la terre éteindre la lumière :
pourchassée jusqu’au point
où le grand amour entre œil et clarté
va mourir
pourchassé
le grand amour meurt...

Nous avons fait cette longue citation pour donner très honnêtement l’occasion à quiconque aurait du goût pour les figues de barbarie d’y aller voir par soi-même. Pour nous l’effacement de la mort vient comme une conclusion trop fréquente, trop prédictible à la fin de chacun des poèmes de Kiki Dimoula.

*Kiki Dimoula s’est vu attribuer le Prix Européen de Littérature 2010 décerné par les éditions Arfuyen avec la ville de Strasbourg

Xavier GRALL.

Œuvre Poétique. Présentée par Mireille Guillemot, Yvon le Men, Jean Dau Melhau (Rougerie)

Pour un lecteur du journal « le Monde » des années 70 et suivantes le nom de Xavier Grall rappelle de brefs billets d’humeur affleurant au milieu des vagues houleuses de l’information. Fermement campé au cœur de sa Bretagne, le poète avait obtenu le droit d’ouvrir cette petite fenêtre d’humanité dans un univers de plus en plus soumis à la technocratie. Aujourd’hui, les éditions Rougerie (dont le directeur vient de mourir à la tâche, en Bretagne justement) ont rassemblé l’oeuvre poétique de Xavier Grall. C’est une découverte. C’est une surprise de taille. Allons tout de suite à l’essentiel : trois longs poèmes remarquables qui constituent l’ossature du recueil et sont à n’en pas douter trois des plus efficaces poèmes en langue française du XXè siècle. Ils ont pour titre Solo, Genèse et, notre préféré, l’Ode brisée, dédié au poète Georges Perros. Écoutons Grall :

C’était le vendredi vingt-sept janvier
De l’année dix-neuf cent
Soixante dix-huit
Je conduisais
Mal
À cause de la pluie
Et de la peine
Nicole et Françoise m’accompagnaient
Elles parlaient de Perros
Entre deux villages
Je ne disais rien j’écoutais
Les femmes sont plus fortes
Au jour des ténèbres
La poésie était en veuvage
Ce vingt-sept janvier
Perros mort
Nous allions l’enterrer

Démarrage lent, simple, le poème va monter tout au long de ses dix pages rejoindre l’éloquence imagée du poète-barde. Or c’est justement cette lente accélération, ce lamento funèbre contrôlé qui déclenche l’émotion du lecteur. Nous sommes à Ornans, chez Gustave Courbet, mais en même temps nous sommes dans la Bretagne moderne de la fin des années soixante-dix, qui a fait un grand bond technologique en avant sans perdre pour autant la profondeur de son lien spécial, ancestral, à la mort et au malheur. C’est au croisement de toutes ces directions contradictoires, de leur union temporaire qu’est faite la grandeur du poème. Ici le poète conduit, le poète n’a pas abandonné le cortège humain ni non plus la solidarité des narrations, quoiqu’il se taise lui-même, se contentant humblement de laisser la parole aux femmes ---tout à la fois avenir, présent et passé de l’homme--- et que ses pensées voyagent au devant de lui, explorant la distance qui le séparait jadis du vivant comme à l’instant même du mort. Superbe poème de fraternité humaine, tellement plus ancré dans le quotidien du réel que ceux du Gallois Dylan Thomas ! Il faudra que beaucoup d’écume poétique soit emportée et effacée par le vent pour voir émerger enfin, tel qu’en lui-même, le roc, le rocher, l’Ouessant magnifique du poème de Grall.

Je pensais à Perros en son domaine
C’était un grenier sur une bâtisse à chouettes
Ô sa tour d’Aquitaine
Tapissé des livres du savoir
Et des merveilles et des essais
Ses manuscrits sur la table
Ô feuilles franciscaines
Et comme son regard fut heureux
Quand je lui dis c’est formidable
J’envie ton antre ta tanière
Alors nous descendîmes l’escalier venteux
Qui tournait d’Orient en Occident
Qu’elles aillent au diable nos misères
Nous allâmes à la buvette
Bretonniser bien des tournées...

Alain BORER.

Le ciel & la carte. Carnet de voyage dans les mers du Sud à bord de La Boudeuse. (Collection Peuples de l’eau. Le Seuil)

C’est un excellent récit de voyages que nous livre le rimbaldien Alain Borer. Fort, comme l’auteur lui-même, en érudition maritime, géographique et littéraire. Drôle en aventures de tout sorte dont la plus imprévue et la moins commode fut son mal être stomacal permanent à bord du trois mâts où il avait été convié. Dont il nous entretient avec humour, humilité mais aussi joyeuse férocité à l’égard des hypocrisies du bord. On rit, on marche, on entre dans le bleu des Mer du Sud avec un goût pour l’exotisme réarmé par l’écriture émerveillée du poète. On croise Melville, Bougainville, Cook, quelques Tahitiennes d’antan paradisiaques à souhait comme d’autres d’aujourd’hui gauguinesquement nostalgiques. On débarque à terre dans un soulagement partagé. L’incursion ultime à Mururoa donne à l’auteur et au lecteur l’ultime piment de la bonne conscience mais la vigueur, l’énergie, la couleur brillantissime du récit dans sa première moitié emporte notre adhésion reconnaissante. À avaler en une seule nuit contre l’insomnie.

NIMROD.

L’or des rivières. Récits. (Actes Sud) Éblouissantes premières pages de prose où l’écran du pisé protège des rougeoiements du couchant tchadien ---Nimrod manie la phrase avec élégance, sens de l’équilibre et de la densité. Comme ces pages correspondent à la description par l’auteur de sa propre mère dans son cadre, l’émotion est au rendez-vous. C’est très beau, c’est très juste, cela restera. La manière pudique dont Nimrod dit comment son père, à l’image du Tchad lui-même, « échoua à faire refleurir le cœur de (maman) sa femme » est d’une économie de moyens fulgurante. Ici le drame de l’exil dans l’écriture se double d’un éloignement familial douloureux. L’écriture est, partant, le voyage initiatique symbolique parfait du détachement où nous contraint impitoyablement l’existence.

<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<

Nous avons fait ce choix parmi d’autres livres acquis ou reçus, dont nous signalons les titres :

Pierre Dhainaut. Plus loin dans l’inachevé. (Arfuyen. Prix de littérature Jean Arp 2010)

Jude Stéfan. Que ne suis-je Catulle en ces presque 80 poèmes (Gallimard)

Jean-Claude Pirotte. Le promenoir magique et autres poèmes. (La Table ronde)

Alain Duault. Ce qui reste après l’oubli (Gallimard)

Lorand Gaspar. Derrière le dos de Dieu (Gallimard)

Gérard Macé. Promesse, tour et prestige (Gallimard)

Frankétienne. Le Sphinx en feu d’énigmes. (Vents d’ailleurs)

James Noël. Le sang visible du vitrier (Vents d’ailleurs)